mercredi 7 décembre 2016

Ses griffes et ses crocs - Mathieu Robin



Ses griffes et ses crocs, Mathieu Robin

Editeur : Actes Sud Junior
Collection : Roman ado Fantastique
Nombre de pages : 167

Résumé : Quand Marcus et sa famille partent en vacances dans un chalet perdu en pleine montagne, le jeune garçon de Portland a tout de suite un mauvais pressentiment. Le danger est là, tout proche, dans cette nature hostile et mystérieuse. Est-ce encore une de ses nombreuses peurs obsessionnelles qui le rongent ? Ou cette Montagne Noire abrite-t-elle réellement un terrible secret ?




- Un petit extrait -

« J’ai toujours eu peur. Comme si vivre s’apparentait à traverser une jungle hostile la nuit. Une lente procession où il est impossible de savoir où l’on pose les pieds et durant laquelle, à tout instant, une bête sauvage peut se jeter sur vous. Dès le plus jeune âge, mon esprit a développé une disposition étonnante à imaginer tous les dangers pouvant se dresser devant moi. […] Inventer le pire, c’était, me semblait-il, me préparer pour survivre. Une peur en remplaçait une autre dans un ballet incessant et inéluctable. Et puis, les peurs devinrent La Peur. »

- Mon avis sur le livre -

A la bibliothèque, en trainassant un peu au fin fond des rayonnages inexplorés, on tombe parfois sur de petites perles. Des perles légèrement poussiéreuses après avoir passé des mois sans connaitre les mains attentionnées d’un lecteur captivé, mais des perles tout de même. Je pense que je peux classer sans aucune hésitation Ses griffes et ses crocs dans cette catégorie : ce tout petit livre très méconnu a un potentiel de folie et je ne comprends pas pourquoi il n’a pas fait plus parler de lui ! J’ai directement été attirée par cette tranche bleue au titre si intriguant, puis par cette couverture sublime à la sobriété fascinante, et enfin par ce résumé si prometteur et si angoissant. Pour tout dire, il n’a pas fait long feu : en une après-midi, c’était fini, il était déjà sorti de la pile-à-lire et rejoignait la pile-à-chroniquer. Et pour être parfaitement honnête, j’ai repoussée autant que possible cette rédaction, car il y a tant de choses à dire que j’ai peur de m’y perdre …

Marcus, dix ans, souffre de troubles obsessionnels compulsifs (TOCs pour les intimes). Sa douleur est d’autant plus forte que ses difficultés empiètent sur la vie quotidienne de son entourage et engendrent des conflits toujours plus dévastateurs entre ses parents et sa sœur ainée. Aussi n’ose-t-il pas protester lorsque ses parents, sur les conseils avisés de son thérapeute, décident d’’organiser des vacances dans un chalet au fin fond de nulle part, en compagnie d’amis de la famille. Et pourtant, ils ne sont pas encore arrivés à destination que, déjà, les angoisses se font plus fortes, les peurs plus poignantes. Et au fur et à mesure que les jours passent et que des événements toujours plus inquiétants se produisent, son pressentiment ne fait qu’augmenter … Et si, cette fois-ci, ce n’était pas uniquement son cerveau qui imaginait tous ces dangers ?

La première chose qu’il faut signaler à propos de ce roman, c’est la justesse avec laquelle il évoque les TOCs, ces troubles aussi envahissants que méconnus. Ce livre ne se contente pas de les mettre en scène pour se démarquer des autres et servir l’intrigue, massacrant au passage toute la complexité de cette maladie, comme cela peut parfois être le cas dans la littérature jeunesse ; non, il les présente avec un réalisme déroutant. Par le biais de ce petit garçon qui est intimement persuadé, au plus profond de son âme et de son cœur, que briser certains rituels risque d’entrainer des catastrophes, l’auteur met en évidence la souffrance intérieure de ces malades, souffrance amplifiée par l’incompréhension qui règne dans la société à l’encontre de ces troubles : trop souvent, on a tendance à minimiser l’importance de ces angoisses, à les considérer comme des caprices d’enfant gâté qui cherche à se faire remarquer, et par conséquent, à inciter la personne à « prendre sur elle » pour arrêter d’enquiquiner le monde, sans se douter une seule seconde de la douleur qui pèse alors sur ces personnes. Ici, l’auteur cherche à faire comprendre que non, un individu atteint de TOCs n’affabule pas et que non, ce n’est pas lui rendre service que de le pousser à briser les rituels qui lui permettent de contourner ses angoisses. Ce roman invite également le lecteur à mesurer les implications de ces problèmes, pas uniquement sur la personne concernée mais également sur son entourage : il faut trouver des parades, aménager la vie quotidienne ... il faut trouver un arrangement avec ces angoisses profondes pour ne pas laisser à celles-ci la possibilité d’empêcher tout acte de la vie courante. A mes yeux, c’est l’un des points les plus positifs de ce récit : proposer une véritable leçon de compréhension et de tolérance à l’encontre de ces personnes qui peinent à cohabiter avec cette angoisse permanente.

Dans la même optique, j’ai été époustouflée par la façon dont l’auteur a réussi à rendre vivantes et authentiques les relations qui unissent les personnages entre eux. Dans ce roman, rien n’est tout noir ou tout blanc : aucun personnage ne déteste foncièrement un autre, mais ce n’est pas l’amour fou non plus. Tout est question de complexité, de nuance, d’évolution permanente. Et c’est brillamment mené. Même si l’histoire est centrée sur Marcus, tous les protagonistes sont mis en avant à un endroit ou à un autre, et les liens qu’ils entretiennent les uns envers les autres prennent une importance capitale dans l’intrigue. J’ai particulièrement été touchée par Sam, un adolescent trisomique qui a toujours été protégé et stimulé par ses deux cadets et qui n’a qu’une envie : devenir un jour le grand frère qu’il aurait dû être pour eux, ne plus être ce fardeau dont il faut sans cesse s’occuper et qu’il faut sans arrêter surveiller. Lia aussi m’a émue, cette jeune fille rebelle et cassante avec son entourage mais finalement si fragile, brisée par l’attention que tout le monde porte à son petit frère et par les conflits qui ne cessent d’éclater entre ses parents, par sa faute uniquement lui semble-t-il. Le roman est court, moins de deux-cent pages, et pourtant j’ai le sentiment de bien connaitre Marcus, Sam, Lia, Paul et Mary, comme s’ils étaient des amis qui venaient me murmurer des confidences à l’oreille durant la nuit. Je me suis attachée à eux, parce qu’ils sont éminemment humains, avec leurs peurs et leurs doutes, avec leur fragilité. 

Et soyons parfaitement honnête, la vraie particularité de ce petit livre, c’est bel et bien son ambiance. Et quelle ambiance ! Dès les premières pages, le lecteur lui-même ne se sent pas en sécurité : tout nous est présenté comme hostile, angoissant, dangereux. Et au fur et à mesure que les chapitres s’enchainent, que les événements toujours plus inquiétants ont lieu, la tension monte et fait frémir le lecteur au moindre petit bruit environnant. Ce n’est clairement pas un roman à lire au milieu d’une clairière au cœur de la forêt, vous risqueriez bien de hurler de frayeur tandis que le buisson en face de vous bruisse au passage d’une petite souris inoffensive ! Il est question de légendes anciennes, de spiritisme, de Bête assoiffée de vengeance, de disparitions inquiétantes … Il fait nuit, le tonnerre gronde, le vent souffle, les animaux fuient et l’eau courante est remplacée par de l’acide … Et voilà que tout cela est vécu au travers du regard d’un enfant que tout effraye, d’un petit garçon paniqué qui ne parvient plus à gérer ses angoisses intérieures combinée à cette peur partagée avec les autres. Et franchement, franchement, ce n’en est que plus terrifiant. Je dois avouer que pas une seule seconde je me suis doutée de ce qui se cachait derrière tout cela, j’étais persuadée d’être plongée au cœur d’un véritable thriller fantastique alors que finalement … les apparences sont tellement trompeuses, et rien de tout cela n’est ce que l’on pensait être. Brillant, une fois de plus, et la tension dramatique est admirablement bien gérée !

En bref, un petit livre qui semble bien innocent au premier abord mais qui fera frissonner d’appréhension tous les lecteurs un tant soit peu trouillards. Une ambiance digne des thrillers les plus terrifiants, des personnages d’une complexité et d’une profondeur rares, une narration qui sème le doute dans l’esprit du lecteur, tous ses ingrédients combinés et savamment mélangés donnent un coup de cœur monumental qui m’a littéralement secouée. Ajoutez à tout ceci l’évocation brulante de réalisme de troubles psychologiques trop souvent dénigrés ou minimalisés, et vous obtiendrez un roman jeunesse qui mériterait d’être plus connu ! Alors n’hésitez plus : allez donc voir si votre bibliothèque ne le possède pas dans ses étagères ! Je vous le promet, votre temps ne sera pas perdu !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
(plus d’explications sur cet article)

4 commentaires:

  1. Coucou !
    Je suis tombée sur ce livre par hasard en librairie et l'ai pris un peu par défaut car rien d'autre ne me branchait. Même si j’émets plus de réserve que toi, j'ai plutôt apprécié ma lecture. J'ai trouvé qu'il manquait de crédibilité et la fin est trop wtf pour moi (je parle pas de la révélation finale mais des péripéties des personnages). Par contre j'ai aimé la profondeur des relations entre les jeunes héros et le fait que l'auteur aborde des thématiques qui sont souvent délaissées dans les romans jeunesse comme les tocs par exemple (et le reste...).
    A bientôt !
    Kin

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    1. Effectivement, vers la fin, ça part plus dans le fantastique que dans le réaliste, mais ça ne m'a pas choqué car ça marche franchement bien avec l'ambiance.
      Mais je suis d'accord, les relations entre les personnages sont juste terriblement profondes et complexes à souhait !

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  2. j'ai adoré cet ouvrage je suis collégien en 4° et il était bien fait

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    1. Ravie qu'il t'ai plus autant qu'à moi, alors ;)

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