mercredi 21 février 2018

Sans raison apparente - Charlotte Bousquet



Sans raison apparente, Charlotte Bousquet

Editeur : Pygmalion
Nombre de pages : 210

Résumé : Après un parcours classique, Rebecca est devenue une épouse modèle. Terne, fatiguée, elle sur(vit) et s’efforce péniblement de suivre les traces de sa mère. Jusqu’au jour où cette dernière se suicide. Sans raison apparente. Sa mort, l’enterrement, la jeune femme les subit dans un état second, comme au spectacle. Quelques temps plus tard, lors d’un stage dans un ranch, elle rencontre Djinn, un grand palomino visiblement malmené par la vie … Cela lui rappelle un rêve inachevé. Un rêve de voyage et de liberté.



Un grand aux éditions Pygmalion pour l’envoi de ce volume ainsi qu’à la plateforme Babelio pour avoir rendu ce partenariat possible.

- Un petit extrait -

« J'étais comme tant d'autres, déterminée par des siècles de préjugés et de conditionnement : une pyramide nourrie de hiérarchies et de jugements, dans laquelle l'animal est soumis à l'humain, le plus jeune à l'adulte, la femme à son père et à son époux. Le chien donne la patte et on le félicite d'être si obéissant, alors que le chat, qui n'en fait qu'à sa tête, est égoïste et sournois. L'enfant qui ne s'oppose jamais ni ne dit non est sage, bien élevé. Celui qui ose exister, résister, est bruyant, agité, hyperactif, insolent.  »

- Mon avis sur le livre -

Je me suis plongée dans ce livre sans rien savoir à son propos : je n’avais pas lu une seule fois son résumé et l’avais sélectionné sur la seule base de son auteur - Charlotte Bousquet fait clairement parti de ces auteurs en qui j’ai une confiance aveugle - et de sa couverture - il me semblait évident au vue de la photo que tout allait tourner autour d’un cheval. C’est assez rare, finalement, que je lise un roman sans rien connaitre à son sujet. C’est à la fois un peu angoissant - et si, finalement, le thème ne m’intéressait pas du tout ? - et particulièrement excitant - c’est un peu comme ouvrir un cadeau que l’on n’attendait pas, la surprise est totale. Toutefois, pour être parfaitement honnête, je ne prendrais pas le risque de me lancer dans ce type d’expérience sans connaitre un minimum la plume et le style de l’auteur ! Un peu d’inconnu, oui, mais pas trop non plus !

Petite fille modèle, épouse docile, Rebecca s’est toujours efforcée de faire naitre fierté et approbation dans le regard de sa mère. Enfermée dans une vie qui ne lui correspond pas, qui l’étouffe, qui la submerge, elle se laisse toutefois mener par le bout du nez, trop craintive pour oser se rebeller, pour oser s’affirmer. Jusqu’au suicide de sa mère. Inexpliqué, inexplicable. Pour Rebecca, c’est l’électrochoc. Après toute une existence passée à se plier aux volontés de cette grande dame qui ne faisait que la rabaisser, que lui prouver qu’elle n’était pas assez parfaite pour elle, Rebecca décide soudainement de prendre sa vie en main. Contre vents et marées, elle se lance dans un immense voyage à travers les Etats-Unis … sur le dos de Djinn, un fier étalon maltraité par ses anciens propriétaires. Sans vraiment savoir où aller, Rebecca se contente d’avancer, jour après jour … pour se retrouver elle-même.

Contrairement à ce que les apparences peuvent laisser penser, Sans raison apparente est donc en premier lieu une histoire de famille. L’histoire tragique d’une mère et d’une fille. Les attentes de la première semblaient inatteignables pour la seconde, qui persistait toutefois à tenter de faire naitre un sourire, un compliment, une preuve d’approbation et d’amour dans le regard de sa génitrice. Sans le savoir, elles étaient l’une comme l’autre enfermées par quelque chose qui les dépassait : le poids des convenances, des traditions, la force des attentes sociales, de la bienséance. Une petite fille se doit d’être polie et gracieuse, une femme se doit de fonder une famille. Ceux qui sortent de ce cadre sont des marginaux, des non-conformistes ou des égoïstes. La liberté, dans notre société, c’est celle de faire comme tout le monde. Vous ne me croyez pas ? Demandez-vous comment vous réagiriez face à un jeune homme ou une jeune femme qui décide de rester célibataire et, surtout, de rester vivre avec ses parents sans jamais « prendre son indépendance ». Quand bien même vous feriez preuve de « tolérance » face à ce choix … vous rendriez-vous compte que le simple fait de parler de « tolérance » à ce propos prouve bien que ce mode de vie est dérangeant, car sortant du moule ? Cette jeune personne ne pourrait s’estimer parfaitement libre que si cette volonté ne faisait naitre absolument aucune réaction. 

Rebecca, comme sa mère avant elle, s’est résignée à suivre le chemin tout tracé que la société attendait d'elle. Par peur du regard des autres, par peur du jugement des autres. Pour s’affranchir de cette peur, Rebecca a eu besoin de l’aide de Djinn, ce cheval tout aussi brisé par la vie qu’elle. Contrairement à ce que la plupart des films et romans veulent nous faire croire, la relation entre Djinn et Rebecca ne coulait pas de source. Bien au contraire. Charlotte Bousquet montre bien que rien n’est jamais gagné d’avance lorsque l’on souhaite se lier d’amitié avec un cheval : il ne suffit pas d’avoir suivi des cours d’équitation dite « éthologique » pour qu’un lien fusionnel se créé dès la première seconde. Pour que Djinn lui fasse confiance, Rebecca a dû elle aussi lui ouvrir son cœur. Pour que Djinn reprenne confiance, Rebecca a dû elle aussi faire face à sa propre faiblesse. Ce n’est qu’à force de patience, d’écoute, d’erreurs, que chacun a fini par devenir la béquille de l’autre. Petit à petit, ils ont appris à se connaitre, à se comprendre, leur duo s’est consolidé au fur et à mesure de ce long voyage à travers la nature sauvage, de cette longue errance à travers la vie. Car le périple de Rebecca n’est que le reflet de sa guérison intérieure, tandis que cicatrisent les blessures nées des secrets et non-dits au sein de sa famille, tandis que se réaffirment les rêves jusqu’alors étouffés … 

En bref, un récit véritablement bouleversant qui invite à s’interroger : serions-nous capables, nous aussi, de tout laisser tomber comme l’a fait Rebecca ? serions-nous capables, nous aussi, de tourner le dos aux attentes qui pèsent sur tout pour affirmer notre personnalité propre et vivre comme nous l’entendons réellement ? Et tout ceci n’est qu’un aperçu des questionnements que peut faire naitre ce roman, qui résonnera probablement différemment dans le cœur de chaque lecture. Avec en prime une très belle histoire d’amitié entre une jeune femme et un cheval, une histoire qui m’a émue aux larmes tant elle est vibrante de réalisme et d’émotions. Seul petit bémol que je peux trouver à ce livre … le résumé de sa quatrième de couverture, lu après avoir dévoré le roman, et qui est bourré de fautes (mauvais prénom, incohérences avec l’intrigue …). Aussi, si vous souhaitez vous plonger dans ce roman, et je vous le conseille vivement tant il est beau et bien écrit, faites comme moi et ne regardez même pas cette quatrième de couverture !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
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samedi 17 février 2018

Penser en images - Temple Grandin



Penser en images, Temple Grandin

Editeur : Odile Jacob
Nombre de pages : 243
Résumé : À mi-chemin entre l'essai et le récit autobiographique, Penser en images est une étude sur l'identité autistique, sur ses manques, ses faiblesses et ses forces. Il nous éclaire sur les formes d'intelligence propres aux autistes, sur les émotions qu'ils éprouvent, sur leurs aptitudes visuelle, mnésique, langagière ou sociale, mais aussi sur le diagnostic de l'autisme, les derniers traitements médicaux en cours ou encore les méthodes éducatives les plus avancées. Ce livre trace une sorte de pont entre deux mondes qui, d'ordinaire, ne communiquent pas et nous permet de voir fonctionner, de l'intérieur, un esprit très différent du nôtre.

- Un petit extrait -

« Les mots sont comme une seconde langue pour moi. Je traduis tous les mots, dits ou écrits, en films colorés et sonorisés ; ils défilent dans ma tête comme des cassettes vidéo. Lorsque quelqu'un me parle, ses paroles se transforment immédiatement en images. Ceux dont la pensée est structurée en langage ont souvent du mal à comprendre ce phénomène mais, dans mon métier - je conçois des équipements pour les animaux d'élevage -, penser en images est un formidable atout.  »

- Mon avis sur le livre -

Trop souvent encore, lorsque le mot « autisme » est prononcé, deux images s’imposent à l’esprit de l’imaginaire collectif : soit le petit gamin qui bave en se tapant la tête contre les murs, soit le génie qui effectue en quelques secondes de gigantesques calculs mentaux sans jamais se tromper. On ignore bien souvent que l’autisme ne se limite pas à ces deux extrêmes, qu’il se décline en de très multiples formes bien moins spectaculaires mais tout aussi handicapantes. Temple Grandin fait justement partis de ces personnes qui mettent sans cesse l’accent sur cette diversité, sur cette pluralité de l’autisme. Elle milite également contre la « classification » extrême dont est aujourd’hui victime l’autisme lorsqu’il s’agit du diagnostic : selon elle, l’âge auquel l’enfant autiste a commencé à parler ne devrait pas être l’unique critère quand il s’agit de « répartir » l’enfant dans l’une ou l’autre « case » dont notre société est friande. Il y a autant d’autismes que d’autistes, voilà ce qu’elle essaye de faire comprendre à son lectorat, et il est donc parfaitement absurde à ses yeux de sans cesse vouloir mettre des étiquettes précises …

Tandis que dans L’interprète des animaux, Temple Grandin parlait essentiellement du comportement animal en le mettant en parallèle avec le mode de fonctionnement induit par l’autisme, elle aborde dans cet ouvrage plusieurs thématiques. Elle évoque ainsi tout autant la question épineuse du diagnostic de l’autisme (quels sont les symptômes généralement retenus pour poser ce diagnostic ? quels sont les troubles souvent confondus avec l’autisme ? quelles sont les différentes formes d’autisme ?) que son rapport à la religion, en passant par le traitement médicamenteux de l’autisme et les difficultés rencontrées par les autistes dans les rapports humains (quelles sont les règles des relations interpersonnelles ? comment adapter son comportement dans les différentes situations ? quand faut-il s’obliger à ne pas dire « les vérités qui fâchent » ?). Chapitre après chapitre, Temple Grandin nous invite à parcourir brièvement - mais efficacement - ces différents sujets. J’ai pour ma part énormément apprécié cette diversité !

De la même façon, j’ai beaucoup aimé le choix de Temple Grandin de ne pas s’arrêter à la seule évocation de sa propre expérience, mais de mettre celle-ci en parallèle, en perspective, avec les différentes recherches scientifiques sur l’autisme, avec les témoignages d’autres personnes autistes ou de parents de personnes autistes … Cet ouvrage est un délicat mélange entre l’autobiographie pure et l’essai. Tantôt Temple Grandin nous parle de son enfance, de son adolescence, de son entrée dans l’âge adulte, elle nous raconte ses difficultés, les stratégies qu’elle a mis en place pour les surmonter, ses doutes, ses échecs … et tantôt elle évoque les méthodes éducatives les plus efficaces, les dernières avancées de la recherche en neurologie … Elle passe d’un versant à l’autre en l’espace de quelques phrases, confrontant sans cesse sa propre expérience de l’autisme avec d’autres données. Elle met ainsi en évidence les ressemblances comme les différences, rappelant très régulièrement - tel un leitmotiv - que « ce qui s’applique à une personne autiste ne s’applique pas nécessairement à toutes les personnes autistes ». Son objectif n’est ainsi pas d’écrire un traité exhaustif et fermé sur l’autisme, mais bien d’ouvrir à une conception plus large, plus ouverte, moins restrictive, de l’autisme dans sa diversité.

En bref, Temple Grandin nous offre ici un ouvrage particulièrement intéressant et très enrichissant. A travers différentes thématiques, elle cherche à mettre en évidence le « mode de fonctionnement » de la pensée autiste, tout en répétant sans cesse qu’il ne faut surtout pas tomber dans l’écueil de la généralisation, car chaque autiste est différent, chacun à ses propres particularité, sa propre sensibilité, sa propre façon de penser. Elle cherche à briser l’image faussée et stéréotypée que l’imaginaire collectif a désormais de l’autisme, mais également à montrer les difficultés que les autistes - même ceux atteints des formes moins sévères - peuvent rencontrer au quotidien, sans jamais tomber dans le pathos. Elle-même ne considère pas son autisme comme une faiblesse, mais comme une partie inhérente de son être, et elle va jusqu’à préciser que si elle pouvait « en un claquement de doigt » se débarrasser de son autisme … elle ne le ferait pas, car elle ne serait pas elle-même sans cela. Un livre vraiment riche en enseignements !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
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mercredi 14 février 2018

Comme d'habitude - Cécile Pivot



Comme d’habitude, Cécile Pivot

Editeur : Calmann Levy
Nombre de pages : 192
Résumé : Comme d’habitude est la lettre d’amour d’une mère, Cécile Pivot, à son fils de 22 ans, Antoine. Antoine est autiste. Elle lui raconte sa petite enfance, quand elle savait que quelque chose n’allait pas mais prêchait dans le désert, parce que ni le corps médical ni sa famille ne prenaient au sérieux sa parole de mère. Jusqu’à ce jour, à la fois terrible et libérateur, où les mots « troubles autistiques » ont été prononcés, enfin, par un médecin. Elle lui raconte, en pleurant parfois, en souriant souvent, son combat, les erreurs. Elle lui raconte les petits drames et les grandes joies, les colères et les fous rires. Elle lui raconte comment elle l’a accompagné de son mieux dans sa vie d’enfant, d’adolescent puis de jeune homme, sans jamais renoncer à vivre, à aimer, à travailler.

- Un petit extrait -

« Pour vous comprendre, vous aider, vous aimer, nous sommes bien obligés, lorsque vous nous le permettez, d'emprunter vos chemins de traverse. La route est sinueuse, on n'en voit pas la fin, rien n'est indiqué et on se perd, ça monte, ça descend, c'est épuisant, c'est ingrat, ça ne ressemble à rien de connu, on trébuche, on se blesse, on se relève, on aimerait marcher sur du plat, mais les paysages que nous traversons sont d'un autre monde, étranges et beaux à la fois.  »

- Mon avis sur le livre -

En ce jour de la Saint-Valentin, j’ai décidé de vous parler d’une lettre d’amour - pour rester dans la thématique - un peu particulière - parce que les romances et moi ne nous entendons pas particulièrement. En effet, Comme d’habitude, avant d’être un témoignage - rôle qu’il joue cependant à merveille - est une lettre d’amour d’une maman à son fils autiste. C’est d’ailleurs ceci qui m’a fait choisir cet ouvrage parmi les dizaines et dizaines d’autres témoignages de parents qui siégeaient sur les étagères de la bibliothèque. Ajoutez à cela que le titre et la couverture m’avaient déjà fait de l’œil lors d’une précédente Masse Critique Babelio (mais je n’avais pas été retenue …), et vous comprendrez pourquoi je me suis laissée tenter par un énième témoignage de maman d’enfant autiste (à savoir : ce n’est pas le dernier que vous allez croiser, toutefois !).

Cécile Pivot s’adresse donc à son fils, Antoine, âgé de 22 ans à l’heure où elle écrit ces quelques deux-cent pages. Elle lui raconte ses premiers mois, ces longs et difficiles et éprouvants premiers mois, lui qui était un bébé pleurant sans cesse, régurgitant sans cesse, dormant à peine. Elle lui raconte son enfance, les difficultés croissantes de scolarisation, les nombreux passages aux urgences pour des situations toujours plus improbables - et qui pourraient être comiques dans un dessin animé mais pas dans la vraie vie de parents débordés -, l’écart de plus en plus important qui se creuse entre lui et les autres enfants de son âge … Elle lui raconte comment il a fini par être diagnostiqué, les conséquences de ce diagnostic sur la vie familiale … Elle lui raconte ses efforts, permanents, pour être une « bonne mère » en dépit de la fatigue, du ras-le-bol, du découragement. Elle lui dit à quel point elle l’aime, à quel point elle s’inquiète pour lui, à quel point elle veut le voir heureux … Elle lui écrit ce livre, cette lettre d’amour, qu’il ne lira probablement jamais.

La quatrième de couverture promet « un livre vibrant d’émotion » : je ne peux que donner raison à cette invitation de lecture. Cécile Pivot raconte tout, avec sobriété mais surtout avec honnêteté : elle n’enjolive rien, elle n’omet rien. Elle admet bien volontiers ses erreurs, cassant ainsi le mythe bien connu de la « super-maman d’enfant autiste, forte et optimiste face à toutes les situations, qui par son lien fusionnel avec le petit sauvageon parvient à faire exactement ce qui est bon pour lui sans jamais se tromper ». Elle fait également part de ses nombreuses phases de découragement, de doute, de désespoir, d’inquiétude. Elle porte sa culpabilité comme un étendard, elle demande régulièrement pardon à Antoine pour ses maladresses, mais aussi sa négligence, pour toutes les fois où elle l’a consciemment et volontairement poussé à dépasser ses limites en dépit de l’angoisse que cela faisait naitre chez lui … Ce livre est un concentré d’émotions brutes, Cécile Pivot déverse sur le papier toutes ces années de silence, de faux sourires, de crainte … C’est tellement fort qu’on devine presque à quels moments elle pleurait face à son écran d’ordinateur, à quels moments un petit sourire attendri accompagnait son travail d’écriture … On ne peut pas rester insensible face à cet ouvrage.

Ouvrage qui, donc, ne se contente pas de décrire l’enfance d’Antoine, ne s’arrête pas à la seule évocation des troubles autistiques. Sont également évoqués les nombreux établissements, scolaires comme spécialisés, qui ont accueillis Antoine, les différentes nounous, plus ou moins compétentes, qui se sont succédées chez eux … Mais aussi les conséquences du handicap d’Antoine dans la dynamique familiale : père qui nie le diagnostic et finit par s’éloigner lorsque celui-ci s’imposera brutalement à lui, petite sœur qui contrebalance inconsciemment le retard de son frère en grandissant trop vite, grand-mère qui décide de ne pas s’arrêter à ce diagnostic et agir comme si de rien n’était pour laisser Antoine vivre sa vie, tout simplement … Cécile Pivot parle également des réactions de son entourage, tantôt attentif, bienveillant et réceptif, tantôt indifférent voire méprisant. Et surtout, elle se questionne : comment Antoine fera-t-il quand elle ne sera plus là pour lui ? Comment parviendra-t-il à vivre, seul, dans ce monde qui n’est pas adapté à lui, si elle n’est plus là pour le guider ? Et comment feront toutes ces personnes avec autisme, le jour où elles seront livrées à elles-mêmes ? Elle s’interroge sur notre société et sa capacité à accueillir et à s’occuper de ces personnes différentes … Questions en suspens que le lecteur est invité à faire siennes.

En bref, vous l’aurez compris, cet ouvrage m’a énormément touchée. Bien plus qu’un simple témoignage sur l’autisme, ce livre se fait le reflet de l’amour qui unit Cécile Pivot et son fils. Cet amour, il est présent de la toute première à la toute dernière phrase, il est le fil rouge de ce récit : l’auteur ne raconte pas l’enfance, puis l’adolescence, puis l’entrée dans l’âge adulte d’Antoine selon un ordre chronologique, mais multiplie les anecdotes, les rapprochements de situations … Et pourtant, pas moyen de s’y perdre, on reconstitue très facilement le puzzle formé par ces dizaines et dizaines de pièces que représentent ces chapitres éparpillés. Ce livre m’a vraiment bouleversée, par sa simplicité peut-être, par sa sincérité également. Cécile Pivot ne parle pas de son fils, elle lui parle, et voilà ce qui fait toute la différence : derrière chaque phrase, un amour immense et une tendresse incroyable se cachent, et c’est juste terriblement émouvant. Un très beau livre, vraiment !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
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samedi 10 février 2018

Eloge du voyage à l'usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez - Josef Schovanec



Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez, Josef Schovanec

Editeur : Plon
Nombre de pages : 228
Résumé : Josef Schovanec, 31 ans, autiste Asperger, a fait un triple constat, à l'origine de ce livre. Premièrement, grâce à son activité de chercheur spécialiste de la philosophie des religions et des coutumes, les voyages font partie intégrante de sa vie. Deuxièmement, ce profil de voyageur s'ajoute, paradoxalement, à celui d'un grand timide, pire, d'un autiste pour qui entrer dans un restaurant parisien seul relève de la mission impossible. Troisièmement, la littérature sur l'autisme ignore la question des voyages, pourtant essentielle pour comprendre les personnes avec autisme.


- Un petit extrait -

« Le voyage, au même titre que les médicaments sous une forme physique, devrait être remboursé par la Sécurité sociale. Je repense notamment à toutes les personnes autistes, qui n’ont commis aucun crime, et qui pourtant passent leur vie dans des établissements clos. Quels murs pourraient contenir leurs cris ? Quelle camisole chimique le scandale ?  »

- Mon avis sur le livre -

On ne va pas se mentir, j’étais plutôt sceptique au moment de commencer ce livre … et je le suis toujours après l’avoir terminé. Je pense que je suis bien trop casanière et sédentaire pour apprécier cette thématique du voyage à sa juste valeur. Vous allez me dire « mais ce livre ne s’adresse-t-il pas, justement, à ceux qui ne sont pas convaincus par les bienfaits du voyage ? ». Ce à quoi je vous réponds : si, mais l’auteur n’est pas parvenu à me faire changer d’avis. Il a su me faire rêver des paysages grandioses et des cultures diverses qu’il a rencontrés au cours de ses nombreux voyages, et j’admets avoir parfois eu l’envie d’aller moi-même visiter ces pays et ces régions lointaines … mais dans la seconde qui suivait, l’angoisse prenait le dessus sur la seule perspective hypothétique et lointaine d’aller, peut-être, un jour, potentiellement, plus loin que mon Aube natale pour aller rendre visite à la famille.

Contrairement à ce que qu’annonce le titre, l’autisme est particulièrement peu abordé dans cet ouvrage. Ci et là, l’auteur évoque quelques-unes de ses particularités pour expliquer telle ou telle réaction, tel ou tel comportement … Mais rien de plus. Pour moi qui n’était nullement attirée par la thématique du voyage mais particulièrement intéressée par celle de l’autisme, quelle déconvenue ! De même, si Josef Schovanec fait effectivement « l’éloge du voyage » en évoquant ses vertus thérapeutiques, il ne va à mes yeux pas assez loin et passe trop rapidement à d’autres considérations. Au final, cet ouvrage est plus un essai sociologique et philosophique sur le voyage et les différences culturelles qu’une véritable incitation au voyage à destination des personnes avec autisme. Il n’explique pas suffisamment en quoi voyager peut aider ces individus, en quoi cela peut être difficile pour eux également : lui-même trouve qu’on ne parle pas assez du rapport entre autisme et voyage, quel dommage qu’il ne comble pas ce vide tant regretté !

Il y a, toutefois, des tas de réflexions très intéressantes dans cet ouvrage. L’auteur évoque ainsi, avec beaucoup de lucidité mais surtout beaucoup d’audace, le rapport à l’argent, qui diverge fort selon les cultures, le paradoxe des voyages organisés « sortant des sentiers battus » (puisqu’à partir du moment où le trajet est organisé et proposé à l’identique à tous les clients de l’agence, il s’agit bien d’un voyage affreusement banal et banalisé) … Il parle également du chauvinisme, de l’identité nationale et surtout des dogmes et croyances sur lesquelles elle s’appuie, dogmes et croyances qui sont bien souvent erronées (et non, désolée, mais le TGV n’est pas le train le plus rapide du monde) … C’est ce que j’aime chez Josef Schovanec : il dit les choses telles qu’il les pense, telles qu’il les croit, sans se préoccuper du « qu’en dira-t-on ? », sans tenir compte des bienséances. Il est franc, honnête, et surtout ne se parjure pas, il ne va pas dire blanc un jour et noir le lendemain juste pour « suivre le mouvement » comme le font les masses pourtant persuadées d’agir et penser en toute liberté … Il ose affirmer sa pensée divergente, même si cela l’expose plus encore à la solitude et au rejet qu’il ne l’est déjà. Quel courage, merci !

A cela s’ajoutent des dizaines et des dizaines d’anecdotes, toutes tirées de ses nombreux voyages, autant de petites histoires qui entrecoupent les réflexions et argumentations de l’auteur. Il est tantôt question de paysages, tantôt de rencontres, tantôt de belles surprises, tantôt de déconvenues … Voilà ce qui donne envie de sortir sa valise pour aller découvrir les merveilles de notre monde, pour aller faire de belles rencontres au détour d’une rue … Je ne peux pas dire le contraire : Josef Schovanec est très doué pour partager sa passion du voyage ! J’ai vraiment énormément apprécié ces quelques passages « carnet de voyage » : j’avais parfois le sentiment que si je fermais les yeux puis les rouvrais, j’allais être transportée dans ces paysages qu’il décrit avec tellement de détails visuels, sonores et tactiles, avec tellement de force aussi. On sent que tous ces voyages ont profondément marqué l’auteur, qu’ils ont fait de lui ce qu’il est actuellement, et qu’ils ont tous une grande importance dans sa mémoire et son cœur. Voilà ce que j’ai aimé dans ce livre : la passion et l’enthousiasme qui se cachent dans chaque mot, chaque phrase.

En bref, si l’auteur n’a pas réussi à me faire dépasser mon appréhension à m’éloigner de chez moi « pour de vrai », il est toutefois parvenu à me faire voyager « pour de faux », à travers les mots. J’ai bien conscience que la plume de Josef Schovanec peut déconcerter, que son vocabulaire est parfois très soutenu et peut-être incompréhensible pour certains, mais c’est clairement ce qui fait pour moi le charme de cet ouvrage : que j’aime ces longues phrases un peu emberlificotées mais tellement riches et pleines de sens ! Du coup, si je ne conseille absolument pas ce livre à quiconque s’intéresse à l’autisme - car il sera obligatoirement déçu -, je le conseille volontiers à tous ceux qui aiment voyager comme à ceux qui désirent au contraire voyager par l’intermédiaire de mots, de récits, ainsi qu’à ceux qui aiment les réflexions sur notre société et, plus généralement, sur l’humanité et sa diversité.

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
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